P&P 3: à la mer (début)

Poisson-lime gribouillé, fankaa fathirondu, 1 m

Un poisson, un poème: épisode 3

У самого моря

Бухты изрезали низкий берег,
Все паруса убежали в море,
А я сушила соленую косу
За версту от земли на плоском камне.
Ко мне приплывала зеленая рыба,
Ко мне прилетала белая чайка,
А я была дерзкой, злой и веселой
И вовсе не знала, что это – счастье.
В песок зарывала пестрое платье,
Чтоб ветер не сдул, не унес бродяга,
И уплывала далеко в море,
На темных, теплых волнах лежала.
Когда возвращалась, маяк с востока
Уже сиял переменным светом,
И мне монах у ворот Херсонеса
Говорил: «Что ты бродишь ночью?»
()

À la mer

Des golfes découpaient la rive plate,
Les voiliers s’étaient réfugiés au large,
Et moi je séchais ma tresse salée
Sur un rocher plat éloigné du rivage.
Un poisson vert nageait à ma rencontre,
Une blanche mouette volait vers moi,
Mais moi, joyeuse, effrontée et méchante,
J’ignorais que le bonheur, c’était ça.
J’avais enfoui ma robe sous le sable,
Pour la protéger des rôdeurs et du vent,
Et j’étais partie nager loin dans la mer,
Bercée par l’indigo des vagues chaudes.
À mon retour, le phare, là-bas à l’ouest
Jetait déjà ses éclairs de lumière,
Et le moine, aux portes de Chersonèse
Disait: « Qu’as-tu à rôder de nuit? »
(…)

Anna Akhmatova
1914

Pieds: panachage de 10, 11 ou 12, puis 9 pour le dernier
(original: idem)



Ce poème illustrerait à merveille tout chapitre d’étude des verbes de mouvement russes. Nul doute que quelques subtilités m’auront échappé, en attendant je me suis laissée emporter par l’euphorie d’iode et d’eau de mer: bercée par l’indigo des vagues chaudes, ce n’est plus exactement couchée dans les vagues sombres et chaudes

Mes recherches sur les éventuels effets narcotiques de l’iode n’ont rien donné, l’utilisation d’iode comme produit secondaire dans la synthèse de la méthamphétamine mis à part.
Par contre, je suis tombée sur un nageur fuyant à la nage le régime soviétique: l’héroïne de ce poème aurait apprécié la performance, sportive du moins.
J’ai appris que le mot iode vient du mot grec « violet », rapport à la couleur de ses vapeurs.
Et surtout, j’ai enfin compris ce que mon grand-papa a voulu m’expliquer il y a si longtemps, morceau de pain dans une main et flacon de teinture d’iode dans l’autre.
L’indigo des vagues prend soudain tout son sens !


Il reste l’énigme de ce mystérieux moine, débarquant deux vers avant la fin: c’est qui ce gars ? Il y avait jusqu’en 1924 un monastère à Chersonèse… mais qu’il laisse les jeunes filles profiter du clair de lune à leur guise, bon sang !