P&P 11: y a plus d’saisons

Girelle paon bigarrée, baiypen hikaa, 14 cm

Un poisson, un poème: épisode 11

Не бывалая осень построила купол высокий,
Был приказ облакам этот купол собой не темнить.
И дивилися люди: проходят сентябрьские сроки,
А куда провалились студеные, влажные дни?
Изумрудною стала вода замутненных каналов,
И крапива запахла, как розы, но только сильней.
Было душно от зорь, нестерпимых, бесовских и алых,
Их запомнили все мы до конца наших дней.
Было солнце таким, как вошедший в столицу мятежник,
И весенняя осень так жадно ласкалась к нему,
Что казалось – сейчас забелеет прозрачный подснежник…
Вот когда подошел ты, спокойный, к крыльцу моему.


Un automne sans précédent avait dressé haut dans le ciel un dôme,
Ordre fut donné aux nuages de ne pas venir le troubler.
Et les gens, ravis, s’étonnaient: voilà que septembre est presque fini,
Où ont-ils donc bien pu passer, les interminables jours de pluie ?
L’eau trouble des canaux s’était parée de reflets couleur émeraude,
Les orties, pires que des roses, embaumaient l’air d’un parfum trop lourd.
On étouffait sous des crépuscules pourpres, dantesques, insupportables,
Tous parmi nous s’en souviendront jusqu’à la fin de leurs jours.
Tel un fauteur de troubles, le soleil déboulait dans la capitale,
Et ce bel automne printanier les caressait si ardemment,
Qu’on s’attendait presqu’à voir les perces-neiges pointer leur nez blanc pâle.
Et tu apparus devant ma porte, calme, là, à cet instant.

Anna Akhmatova
Septembre 1922

Pieds: 18/17… 18/15! 18/17…
(original: 16/15… 16/13! 16/15…)
Rimes inégales: vers 3&4, vers 6&8, vers 9&11, vers 10&12
(original: idem)


La couleur émeraude de l’eau, l’écarlate des couchers de soleil: on retrouve ces couleurs (et d’autres) sur le poisson du jour, la girelle paon bigarrée.


Anna Akhmatova nous parle du temps, je ne me gêne pas pour faire de même: aujourd’hui, 21 juin, premier jour de l’été, il pleut à verse, avec des orages en plaine et en montagne (Flumserberg ne fait pas exception).


La recherche de l’étymologie du mot girelle me prouve une fois de plus à quel point South Park est visionnaire. Le lecteur attentif aura suivi pourquoi je me retrouve à vérifier l’existence de cours de céramique à Montréal: et en voyant les photos, c’est clair, Kenny et ses amis y avaient déjà pensé !

P&P 10: 102 ans plus tard

Tortue imbriquée, kahambu, 80 cm

Un poisson (ou pas vraiment), un poème: épisode 10

Не с теми я, кто бросил землю
На растерзание врагам.
Их грубой лести я не внемлю,
Им песен я своих не дам.

Но вечно жалок мне изгнанник,
Как заключенный, как больной.
Темна твоя дорога, странник,
Полынью пахнет хлеб чужой.

А здесь, в глухом чаду пожара
Остаток юности губя,
Мы ни единого удара
Не отклонили от себя.

И знаем, что в оценке поздней
Оправдан будет каждый час…
Но в мире нет людей бесслезней,
Надменнее и проще нас.

Je ne fus de ceux qui abandonnaient
Leur patrie aux mains de l’ennemi.
Mes chansons, ils ne les auraient jamais,
Au diable leur viles flatteries.

Il me déchire le coeur, l’exilé,
L’air malade, comme mis aux fers,
Que ta route est funeste, étranger,
Le pain, ailleurs, a un goût amer.

Mais ici, ruinant dans les incendies
Ce qu’il restait de notre jeunesse,
Malgré tout, pas une fois l’on ne fit
Mine d’esquiver les coups qui blessent.

Et nous savons qu’un jour, sous d’autres cieux,
L’on rendra compte de chaque instant…
Pourtant nulle part au monde les yeux
Ne sont plus secs et plus arrogants.

Anna Akhmatova
1922

Pieds: 10/9/10/9
(original: 9/8/9/8)
Rimes croisées
(original: idem)


Le pain, ailleurs, a un goût amer. Littéralement, ce pain sent l’armoise (полынь). On peut penser qu’elle parle de l’armoise amère (полынь горкая): l’absinthe. J’ai suivi la voie tracée par le traducteur allemand, qui ne garde de cette plante que son amertume.
Traducteur qui m’a malgré lui mis sur la piste des différents sens de l’adjectif глухой:
1. sourd (que ce fameux traducteur teuton use par tous les temps)
2. perdu, reculé (comme dans ce poème)
mais aussi 3. épais (comme ici, au vers 9: dans l’épaisse fumée de l’incendie, mais sacrifié pour respecter les pieds).


Pourquoi la tortue ? Parce qu’elle vit longtemps, en hommage au temps long qui apparaît dans le vers 13, l’opinion qui viendra plus tard, et que j’interprète comme « un jour, le monde saura ». Traduit ici par sous d’autres cieux (temporels et politiques), cieux rimant avec yeux.

P&P 9: la nuit, tous les calembours sont gris

Poisson-faucon à taches de rousseur, thijjehi gaaboa, 15 cm

Un poisson, un poème: épisode 9

Ночью

Стоит не небе месяц, чуть живой,
Средь облаков струящихся и мелких,
И у дворца угрюмый часовой
Глядит, сердясь, на башенные стрелки.

Идет домой неверная жена,
Ее лицо задумчиво и строго,
А верную в тугих объятях сна
Сжигает негасимая тревога.

Что мне до них ? Семь дней тому назад,
Вздохнувши, я прости сказала миру.
Но душно там, и я пробралась в сад
Взглянуть на звезды и потрогать лиру.

De nuit

Une lune à moitié morte se ballade
Dans le ciel où s’effilochent de fins rubans,
Et la sentinelle du palais, maussade,
Guette l’horloge et la lente marche du temps.

Le visage pensif et les traits sévères,
La femme adultère regagne son foyer.
La fidèle, quand à elle, désespère,
Prise d’angoisse dans son sommeil agité.

Que m’importe ? Il y a sept jours, maintenant,
J’ai fait mes adieux au monde, dans un soupir.
J’y étouffais et j’ai pris la clef des champs,
Admirant les étoiles et jouant de la lyre.

Anna Akhmatova
Automne 1918
Moscou

Pieds: 11/12
(original: 10/11)
Rimes croisées
(original: idem)


J’ai fait mes adieux au monde: c’est ce que semblent me dire les poissons-faucon à taches de rousseur, posés caca-boudinants sur les blocs de corail et semblant perpétuellement tirer la tronche. L’air maussade comme la sentinelle du poème, mais ils ne montent pas la garde, eux: ils sont à l’affût d’une proie sur laquelle fondre.

…phrase qui m’inspire un calembour:
Quelles est la différence entre un faucon et un esquimau ?
Le faucon fond sur sa proie, l’esquimau fond sur les doigts.
(la journée était longue et il est tard)


Les nuages du deuxième vers, littéralement ruisselants et fins, m’ont poussés à quelques recherches et j’ai découvert les nuages noctulescents (le correcteur automatique bute également sur ce mot). Est-ce de cela dont elle parle ici ?

P&P 8: Pétaouchnok

Poisson-ballon griffonné, fukkoli, 50 cm

Un poisson, un poème: épisode 8

Мне голос был. Он звал утешно,
Он говорил: «Иди сюда,
Оставь свой край глухой и грешный,
Оставь Россию навсегда.
Я кровь от рук твоих отмою,
Из сердца выну черный стыд,
Я новым именем покрою
Боль поражений и обид.»

Но равнодушно и спокойно
Руками я замкнула слух,
Чтоб этой речью недостойной
Не осквернился скорбный дух.

J’entendais une voix, douce et affable,
Elle disait: « Viens donc par ici,
Quitte ton pays, reculé, coupable,
Quitte-la pour toujours, ta Russie.
Le sang de tes mains, je le laverai,
J’extirperai de ton coeur la honte.
En te rebaptisant, je panserai
La plaie des échecs et des affronts. »

Mais je restais calme et indifférente,
Me bouchant les oreilles à deux mains,
De peur que ces mots indignes ne tentent
De profaner mon esprit chagrin.

Anna Akhmatova
Automne 1918
Moscou

Pieds: 10/9
(original: 9/8)
Rimes croisées
(original: idem)


Eh oui, c’est la honte… honte de faire rimer honte avec affronts. Pour ma décharge, Akhmatova n’est pas toute blanche non plus au début du poème (умешно ne rime pas avec грешный).

La question du jour, c’est le sens du mot глухой:
1. sourd (dérivé de глухота: la surdité)
2. perdu, reculé (dérivé de глущь: le trou perdu, Pétaouchnok)
Dans mon livre en allemand, le traducteur prend le sens n°1: « Quitte ton pays, sourd, coupable ». Peut-être peut-on y voir une critique voilée contre ce pays qui ne veut rien entendre ?!
Je préfère voir la chose sous l’angle géographique: « Quitte ton pays, reculé, coupable ».

Qui dit géographie dit cartes: c’est l’occasion de placer ce poisson-ballon, arothron mappa, Landkarten-pufferfish, ou map puffer fish selon les langues.


Pour enrichir son vocabulaire: plusieurs façons de nommer un trou perdu.

P&P 7: secret de jouvence

Requin à pointes noires, falhu miyaru, 1.4 m

Un poisson, un poème: épisode 7

Просыпаться на рассвете
Оттого, что радость душит,
И глядеть в окно каюты
На зеленую волну,
Иль на палубе в ненастье,
В мех закутавшись пушистый,
Слушать, как стучит машина,
И не думать ни о чем,
Но, предчувствуя свиданье
С тем, кто стал моей звездою,
От соленых брызг и ветра
С каждым часом молодеть.

Être tirée du sommeil à l’aube
Par mon coeur étouffant sous la joie,
Et apercevoir le vert des vagues
Par la vitre du hublot,
Ou sur le pont, bravant la tempête,
Emmitouflée dans une fourrure,
À écouter cogner le moteur
Et ne plus penser à rien.
Mais dans l’attente du rendez-vous
Avec celui qui est mon étoile,
Par la grâce du sel et du vent
Rajeunir à chaque instant.

Anna Akhmatova
1917

Pieds: 9/9/9/7
(original: 8/8/8/7)


Par la grâce du sel et du vent, ou en traduction littérale, par les gouttelettes salées et le vent: voilà le secret de jouvence d’Anna.
Laissons les requins et leur ailerons tranquilles ! En plus il semblerait que ce ne soit même pas bon (je peux confirmer que je n’ai jamais mangé quelque chose d’aussi mauvais que du requin).



P&P 6: siffloter, chanter, trompeter !

Poisson-trompette, onugandu tholi, 60 cm

Un poisson, un poème: épisode 6

Двадцать первое. Ночь. Понедельник.
Очертанья столицы во мгле.
Сочинил же какой-то бездельник,
Что бывает любовь на земле.

И от лености или со скуки
Все поверили, так и живут:
Ждут свиданий, боятся разлуки
И любовные песни поют.

Но иным открывается тайна,
И почиет на них тишина…
Я на это наткнулась случайно
И с тех пор все как будто больна.

C’est un lundi. La nuit. Le vingt-et-un.
Dans la brume la ville s’estompe.
Et voilà que prétend un bon à rien,
Que oui, l’amour existe en ce monde.

Et par ennui ou par commodité,
Tous le croient et vivent en fonction:
Soif de rencontres, puis peur des adieux,
Les amants sifflotent leur chansons.

Mais pour d’autres se brise le brouillard,
Et le silence s’abat alors…
Moi je suis tombée dessus par hasard
Et suis comme malade dès lors.

Anna Akhmatova
1917

Pieds: 10/9/10/9
(original: idem)
Vers croisés (un peu triché aux vers 2 et 4)
(original: idem, avec en plus les quatre derniers vers en rime parfaite. Na, na, na, na: joli pied de nez aux traducteurs)


Les amants sifflotent des chansons.
Et moi je ne suis pas 100% convaincue.
Les amants déclament leur chansons ?
Les amants s’unissent en chansons ?
Les amants chantent à l’unisson ?
Les amoureux chantent des chansons ?
J’ai donc convoqué ici le poisson-trompette,
Pour se joindre au concert de mes hésitations !


C’est quoi ce 21 ? Le seul mois de l’année 1917 ou le 21 tombe un lundi, c’est le mois de mai. La seule chose que j’ai trouvée à ce propos, c’est l’appel au recrutement du « bataillon féminin de la mort ».
Je préfère l’explication soufflée par un ami des chiffres, que 21 est un chiffre à haute portée symbolique, produit de 3 et 7.
Peut-être Anna Akhmatova avait-elle eu vent de cette théorie de 1907 sur le « poids de l’âme » ?


Pour revivre l’année 1917 en musique.

P&P 5: aurore debout

Murène à flamme, ven, 60 cm

Un poisson (ou pas vraiment), un poème: épisode 5

Муза ушла по дороге,
Осенней, узкой, крутой,
И были смуглые ноги
Обрызганы крупной росой.

Я долго ее просила
Зимы со мной подождать,
Но сказала: «Ведь здесь могила,
Как ты можешь еще дышать?»

Я голубку ей дать хотела,
Ту, что всех в голубятне белей,
Но птица сама полетела
За стройной гостьей моей.

Я, глядя ей вслед, молчала,
Я любила ее одну,
А в небе заря стояла,
Как ворота в ее страну.

À l’automne la muse repartit,
Par la route étroite et escarpée,
À grands pas de ses jambes hâlées qui
Scintillaient, luisantes de rosée.

Sans cesse je lui avais demandé
D’attendre avec moi jusqu’à l’hiver,
Elle me disait: « Tu veux m’enterrer? 
Ici j’étouffe, j’ai besoin d’air. »

J’avais voulu lui donner en cadeau
La plus blanche de mes tourterelles,
Mais, volant dans son sillage, l’oiseau
De lui-même s’était fait la belle.

Je l’aimais, ma muse, je n’aimais qu’elle,
Je la suivais des yeux, sans un mot,
Et l’aurore se dressait dans le ciel,
Gardant les portes de son royaume.

Anna Akhmatova
15 décembre 1915, Tsarskoïe Selo

Pieds: 10/9/10/9
(original: mélange de 7,8 et 9)
Vers croisés
(original: idem)


Les deux derniers vers me laissaient perplexes: je ne trouvais pas l’équivalent du mot заря en français. Il s’agit de la coloration rouge ou rose qui illumine le ciel, à l’aube ou au crépuscule. J’ai opté pour aurore, car un départ se fait plutôt le matin.

Cette coloration, écrit Akhmatova littéralement , « se dresse dans le ciel, comme les portes de son royaume ». Dur de visualiser la chose: l’aurore n’est-elle pas plus horizontale que verticale ? Si l’on ajoute cependant une majuscule à Заря, tout devient limpide. C’est dans la mythologie slave le nom des trois Aurores, qui ouvrent et ferment pour le soleil les portes du paradis. Suis-je allée trop loin dans mon interprétation ?

Les trois Aurores sont l’étoile du matin, du berger et de minuit: même si ce ne sont pas vraiment des étoiles, le lien est tout trouvé avec la murène à flamme, communément appelée murène étoilée.


Je retombe dans le pêché d’enjambement, par amour pour le bon pied bonne rime.


Une version des quatres premiers vers dont j’étais satisfaite, mais néanmoins abandonnée pour avoir des pieds plus réguliers:


La muse avait repris son chemin,
Automnal, étroit, escarpé,
Et ses jambes hâlées d’un beau brun
Étaient luisantes de rosée.

P&P 4: à la mer (fin)

Napoléon, maa hulhunbu landaa, 2 m

Un poisson, un poème: épisode 4

У самого моря

()
Знали соседыи – я чую воду,
И, если рыли новый колодец,
Звали меня, чтоб нашла я место
И люди напрасно не трудились.
Я собирала французские пули,
Как собирают грибы и чернику,
И приносила домой в подоле
Осколки ржавые бомб тяжелых.

J’ai le don de sourcier, cela se savait,
Et les voisins me demandaient conseil
Lorsqu’ils voulaient creuser un nouveau puit,
Afin de ne pas s’échiner en vain.
J’allais ramasser des balles françaises,
Comme l’on va aux baies ou aux champignons,
Et je ramenais dans l’ourlet de ma jupe
Des éclats rouillés, débris de lourdes bombes.

Anna Akhmatova
1914

Pieds: mélange de 10 et 11
(original: idem)



Des balles françaises en Crimée ? C’est la faute à Napoléon III.
La pêche du jour coulait donc de source.
La cueillette m’a donné plus de fil à retordre: comme d’autres iraient aux champignons ou aux myrtilles était mon favori, proche de l’original de surcroît, mais avait trop de pieds.
Aux baies ou aux bolets: trop abrupt… quoique plus je le relis, plus je l’aime.
Aux bolets ou aux myrtilles, aurait pu faire un bon choix, mais c’est comme l’on va aux baies ou aux champignons qui l’a emporté.

P&P 3: à la mer (début)

Poisson-lime gribouillé, fankaa fathirondu, 1 m

Un poisson, un poème: épisode 3

У самого моря

Бухты изрезали низкий берег,
Все паруса убежали в море,
А я сушила соленую косу
За версту от земли на плоском камне.
Ко мне приплывала зеленая рыба,
Ко мне прилетала белая чайка,
А я была дерзкой, злой и веселой
И вовсе не знала, что это – счастье.
В песок зарывала пестрое платье,
Чтоб ветер не сдул, не унес бродяга,
И уплывала далеко в море,
На темных, теплых волнах лежала.
Когда возвращалась, маяк с востока
Уже сиял переменным светом,
И мне монах у ворот Херсонеса
Говорил: «Что ты бродишь ночью?»
()

À la mer

Des golfes découpaient la rive plate,
Les voiliers s’étaient réfugiés au large,
Et moi je séchais ma tresse salée
Sur un rocher plat éloigné du rivage.
Un poisson vert nageait à ma rencontre,
Une blanche mouette volait vers moi,
Mais moi, joyeuse, effrontée et méchante,
J’ignorais que le bonheur, c’était ça.
J’avais enfoui ma robe sous le sable,
Pour la protéger des rôdeurs et du vent,
Et j’étais partie nager loin dans la mer,
Bercée par l’indigo des vagues chaudes.
À mon retour, le phare, là-bas à l’ouest
Jetait déjà ses éclairs de lumière,
Et le moine, aux portes de Chersonèse
Disait: « Qu’as-tu à rôder de nuit? »
(…)

Anna Akhmatova
1914

Pieds: panachage de 10, 11 ou 12, puis 9 pour le dernier
(original: idem)



Ce poème illustrerait à merveille tout chapitre d’étude des verbes de mouvement russes. Nul doute que quelques subtilités m’auront échappé, en attendant je me suis laissée emporter par l’euphorie d’iode et d’eau de mer: bercée par l’indigo des vagues chaudes, ce n’est plus exactement couchée dans les vagues sombres et chaudes

Mes recherches sur les éventuels effets narcotiques de l’iode n’ont rien donné, l’utilisation d’iode comme produit secondaire dans la synthèse de la méthamphétamine mis à part.
Par contre, je suis tombée sur un nageur fuyant à la nage le régime soviétique: l’héroïne de ce poème aurait apprécié la performance, sportive du moins.
J’ai appris que le mot iode vient du mot grec « violet », rapport à la couleur de ses vapeurs.
Et surtout, j’ai enfin compris ce que mon grand-papa a voulu m’expliquer il y a si longtemps, morceau de pain dans une main et flacon de teinture d’iode dans l’autre.
L’indigo des vagues prend soudain tout son sens !


Il reste l’énigme de ce mystérieux moine, débarquant deux vers avant la fin: c’est qui ce gars ? Il y avait jusqu’en 1924 un monastère à Chersonèse… mais qu’il laisse les jeunes filles profiter du clair de lune à leur guise, bon sang !

P&P 2: la lune et le papillon

Poisson-papillon de Bennett, faiyimini bibee, 18 cm

Un poisson, un poème: épisode 2


Чернеет дорога приморского сада,
Желты и свежи фонари.
Я очень спокойная. Только не надо
Со мною о нем говорить.
Ты милый и верный, мы будем друзьями…
Гулять, целоваться, стареть…
И легкие месяцы будут над нами,
Как снежные звезды, лететь.


Le chemin sombre du jardin près de la mer,
Le halo jaune des lanternes.
Je suis tout à fait calme. Seulement prenez garde
À ne pas me parler de lui.
Toi tu es doux, fidèle; nous serons amis…
Promener, s’embrasser, vieillir…
Et les mois, si légers, voleront sur nos têtes
Comme des étoiles enneigées.

Anna Akhmatova
1914

Pieds: 12/8
(original: idem)


J’avais d’abord traduit les легкие месяцы par lunes légères, en prêtant au mot mois son sens poétique de lune: mais comparer des lunes à des étoiles me paraissait affaiblir la poésie de la phrase. Retour du mot à son sens premier: les mois, si légers.

Le motif de la lune (pleine) se retrouve néanmoins sur le poisson du jour, tout comme le halo jaune des lanternes.