P&P 5: aurore debout

Murène à flamme, ven, 60 cm

Un poisson (ou pas vraiment), un poème: épisode 5

Муза ушла по дороге,
Осенней, узкой, крутой,
И были смуглые ноги
Обрызганы крупной росой.

Я долго ее просила
Зимы со мной подождать,
Но сказала: «Ведь здесь могила,
Как ты можешь еще дышать?»

Я голубку ей дать хотела,
Ту, что всех в голубятне белей,
Но птица сама полетела
За стройной гостьей моей.

Я, глядя ей вслед, молчала,
Я любила ее одну,
А в небе заря стояла,
Как ворота в ее страну.

À l’automne la muse repartit,
Par la route étroite et escarpée,
À grands pas de ses jambes hâlées qui
Scintillaient, luisantes de rosée.

Sans cesse je lui avais demandé
D’attendre avec moi jusqu’à l’hiver,
Elle me disait: « Tu veux m’enterrer? 
Ici j’étouffe, j’ai besoin d’air. »

J’avais voulu lui donner en cadeau
La plus blanche de mes tourterelles,
Mais, volant dans son sillage, l’oiseau
De lui-même s’était fait la belle.

Je l’aimais, ma muse, je n’aimais qu’elle,
Je la suivais des yeux, sans un mot,
Et l’aurore se dressait dans le ciel,
Gardant les portes de son royaume.

Anna Akhmatova
15 décembre 1915, Tsarskoïe Selo

Pieds: 10/9/10/9
(original: mélange de 7,8 et 9)
Vers croisés


Les deux derniers vers me laissaient perplexes: je ne trouvais pas l’équivalent du mot заря en français. Il s’agit de la coloration rouge ou rose qui illumine le ciel, à l’aube ou au crépuscule. J’ai opté pour aurore, car un départ se fait plutôt le matin.

Cette coloration, écrit Akhmatova littéralement , « se dresse dans le ciel, comme les portes de son royaume ». Dur de visualiser la chose: l’aurore n’est-elle pas plus horizontale que verticale ? Si l’on ajoute cependant une majuscule à Заря, tout devient limpide. C’est dans la mythologie slave le nom des trois Aurores, qui ouvrent et ferment pour le soleil les portes du paradis. Suis-je allée trop loin dans mon interprétation ?

Les trois Aurores sont l’étoile du matin, du berger et de minuit: même si ce ne sont pas vraiment des étoiles, le lien est tout trouvé avec la murène à flamme, communément appelée murène étoilée.


Je retombe dans le pêché d’enjambement, par amour pour le bon pied bonne rime.


Une version des quatres premiers vers dont j’étais satisfaite, mais néanmoins abandonnée pour avoir des pieds plus réguliers:


La muse avait repris son chemin,
Automnal, étroit, escarpé,
Et ses jambes hâlées d’un beau brun
Étaient luisantes de rosée.