Akhmatova 27 – Cinque 3

Я не любила с давних дней,
Чтобы меня жалели,
А с каплей жалости твоей
Иду, как с солнцем в теле.
Вот отчего вокруг заря.
Иду я, чудеса творя,
Вот отчего!

Depuis toujours j’avais détesté
Que l’on me plaigne: quelle horreur!
Mais une goutte de ta pitié
Et je vais, le soleil au cœur.
Voilà pourquoi l’aurore s’éveille.
Et moi qui vais, faisant des merveilles,
Voilà pourquoi!

Anna Akhmatova
20 décembre 1945

Pieds: 9/8/9/8/9/9/4
(original: 8/7/8/7/8/8/4)
Vers: x/y/x/y/z/z/a


Et moi qui vais, faisant des miracles… mais ne trouvant pas de rime à miracle
Et je vais, comme une magicienne… mais ne tirant pas de mon chapeau une rime à magicienne
Et je vais, comme une enchanteresse… mais n’ayant pas de formule à faire rimer avec enchanteresse
Et moi qui vais, faisant des merveilles… ce sera pour le moment la seule option qui tienne la route !

Akhmatova 26 – Cinque 2

2.

Истлевают звуки в эфире,
И заря притворилась тьмой.
В навсегда онемевшем мире
Два лишь голоса: твой и мой.
И под ветер незримых Ладог,
Сквозь почти колокольный звон,
В легкий блеск перекрестных радуг
Разговор ночной превращен.

2.

L’obscurité a remplacé le jour,
Montant dans l’éther, les bruits s’éteignent.
Et dans ce monde engourdi pour toujours
Plus que deux voix: la tienne et la mienne.
Sous le vent du lointain lac Ladoga,
Tintant comme au sortir d’un clocher,
Nos discussions nocturnes ont pris l’éclat
De deux arc-en-ciels entrecroisés.

Anna Akhmatova
20 décembre 1945

Pieds: 10/9 (original: 9/8)
Vers croisés



La première nuit à Varazze, je me suis relevée pour croquer en vitesse cette énorme lune orange, frissonnant sur le balcon dans la nuit. Orion était au dessus de nos têtes et aussi quelque part en chemin vers la lune.

Akhmatova 25 – Cinque 1

1.

Как у облака на краю,
Вспоминаю я речь твою,

А тебе от речи моей
Стали ночи светлее дней.

Так отторгнутые от земли,
Высоко мы, как звезды, шли.

Ни отчаянья, ни стыда
Ни теперь, ни потом, ни тогда.

Но живого и наяву,
Слышишь ты, как тебя зову.

И ту дверь, что ты приоткрыл,
Мне захлопнуть не хватит сил.

26 ноября 1945

Comme d’une éclaircie dans un ciel gris,
Je me souviens de ce que tu as dit,

Tes nuits, à l’écoute de mes discours,
Sont devenues plus claires que des jours.

Tels des étoiles, arrachés à la terre,
Nous nous baladions là-haut dans l’éther.

Ni désespoir, ni honte, ni remords
Ni maintenant, ni demain, ni alors.

Car tu es bien vivant et bien réel,
Tu entends comme d’ici je t’appelle.

Et la porte que tu as entrebâillée,
Je n’ai pas la force de la claquer.

Anna Akhmatova
26 novembre 1945

Pieds: 10 (11 pour le 11ème vers)
(original: 8 (9 pour le 5ème et le 8ème vers)
Vers: xx / yy / zz …


Как у облака на краю, littéralement comme au bord d’un nuage: je suivais d’abord le doigt et voyais le nuage. Mais au bord d’un nuage, il y a une éclaircie… en attendant d’écrire un livre de sagesse et de développement personnel, je glisse cela au premier vers.

Les pieds des vers 7 et 8 chaussaient tellement parfaitement du 10 que j’ai voulu m’en servir comme point de référence. Au final, j’aurais plutôt dû en faire l’exception (comme Akhmatova au vers 5 et 8), et viser une pointure en-dessous (9). Pour un prochain essai…


Je profite de notre séjour à Varazze pour accompagner Cinque de dessins italiens.

Et d’ailleurs, pourquoi un titre en italien pour ce cycle de poèmes ? Parce que Пять (Pyat) aurait sonné plat et plump (lourdaud, en allemand) ? En hommage à leurs déambulations dans la Venise du nord, le long de palais baroques conçus par Rastrelli, et passant probablement par la Rue Italyanskaïa ?

Akhmatova 24 – Encore un toast !

Еще тост

За веру твою ! И за верность мою !
За то, что с тобою мы в этом краю !
Пускай навсегда заколдованы мы,
Но не было в мире прекрасней зимы,
И не было в небе узорней крестов,
Воздушней цепочек, длиннее мостов…
За то, что все плыло, беззвучно скользя.
За то, что нам видеть друг друга нельзя,
За все, что мне снитьсяущу и теперь,
Хоть прочно туда заколочена дверь.

Encore un toast

À ta foi sans faille ! Et à ma fidélité !
À nos deux chemins, qui vinrent ici se croiser !
Faites que pour toujours le sortilège opère…
Mais on ne vit plus, de ce jour, si bel hiver,
On ne vit plus au ciel de croix plus ciselées,
De chaînes si légères, de pont plus élancés…
Buvons à ce que tout voguait, glissait sans bruit,
À ce que se revoir ne nous est pas permis.
Et à tout ce dont je rêve encore à présent,
Bien que la porte soit fermée solidement.

Anna Akhmatova
1963

Pieds: 12 (12 et demi au vers 6…)
(original: 11)
Vers: xx/yy


Ce poème fut l’occasion de réviser les subtiles nuances de l’aspect des verbes, en l’occurrence après le mot нельзя: techniquement, le se voir du vers 8 est impossible, et non interdit. Pratiquement, l’impossibilité découle ici d’une interdiction morale dues aux pressions de l’époque (remises au goût du jour). Permis, cela adouci le côté bureaucratique de l’interdiction et surtout, cela m’arrange pour la rime…

Encore un toast conclut Le Trèfle de Moscou (Трилистник московский), après Presque dans l’album (Почти в альбом) et Sans titre (Без названия). Honte à moi, mais je vient seulement de saisir: trois feuilles, trois poèmes…


J’utilise ce dessin, fait d’une traite à la main gauche, comme « lorem ipsum iconographique » en préparant mes articles. Pour une fois, il ne disparaîtra pas au final !
Comme il s’agit de faux latin, je me permets ici d’ajouter un h: lorem hipsum… c’est en tout cas un type qui n’a pas su écouter la propagande (ou qui esquisse son geste de refus un peu tard).

Akhmatova 23 – Presque dans l’album

Почти в альбом

Услышишь гром и вспомнишь обо мне,
Подумаешь: она грозы желала…
Полоска неба будет твердо-алой,
А сердце будет как тогда – в огне.
Случится это в тот московский день,
Когда я город навсегда покину
И устремлюсь к желанному притину,
Свою меж вас еще оставив тень.

Presque dans l’album

Au son du tonnerre tu penseras à moi,
Tu te diras: et elle qui désirait l’orage…
Une bande écarlate luira sous les nuages,
Et ton cœur s’enflammera tout comme autrefois.
Car oui, il arrivera ce jour à Moscou,
Ce jour qui me verra quitter la ville à jamais
Pour filer vers l’apothéose dont je rêvais,
En ne laissant plus que mon ombre parmi vous.

Anna Akhmatova,
<1961>

Pieds: 12/13/13/12
(original: 10/11/11/10)
Vers: xyyx


Autoportrait d’un reflet dans la fenêtre du balcon, à Varazze… bizarrement, j’ai pris les traits de notre logeuse.
Sur la table, des galettes: 200 g de mozzarella râpée, 200 g de cottage cheese (ou ricotta), 2 œufs, sel, beaucoup d’ail en poudre. Tout mélanger, former 12 tas sur une plaque, enfourner pour 20 minutes à 200°.