Akhmatova 26 – Cinque 2

2.

Истлевают звуки в эфире,
И заря притворилась тьмой.
В навсегда онемевшем мире
Два лишь голоса: твой и мой.
И под ветер незримых Ладог,
Сквозь почти колокольный звон,
В легкий блеск перекрестных радуг
Разговор ночной превращен.

20 декабря 1945

2.

L’obscurité a remplacé le jour,
Montant dans l’éther, les bruits s’éteignent.
Et dans ce monde engourdi pour toujours
Plus que deux voix: la tienne et la mienne.
Sous le vent du lointain lac Ladoga,
Tintant comme au sortir d’un clocher,
Nos discussions nocturnes ont pris l’éclat
De deux arc-en-ciels entrecroisés.

Pieds: 10/9 (original: 9/8)
Vers croisés



La première nuit à Varazze, je me suis relevée pour croquer en vitesse cette énorme lune orange, frissonnant sur le balcon dans la nuit. Orion était au dessus de nos têtes et aussi quelque part en chemin vers la lune.

Akhmatova 25 – Cinque 1

1.

Как у облака на краю,
Вспоминаю я речь твою,

А тебе от речи моей
Стали ночи светлее дней.

Так отторгнутые от земли,
Высоко мы, как звезды, шли.

Ни отчаянья, ни стыда
Ни теперь, ни потом, ни тогда.

Но живого и наяву,
Слышишь ты, как тебя зову.

И ту дверь, что ты приоткрыл,
Мне захлопнуть не хватит сил.

26 ноября 1945

Comme d’une éclaircie dans un ciel gris,
Je me souviens de ce que tu as dit,

Tes nuits, à l’écoute de mes discours,
Sont devenues plus claires que des jours.

Tels des étoiles, arrachés à la terre,
Nous nous baladions là-haut dans l’éther.

Ni désespoir, ni honte, ni remords
Ni maintenant, ni demain, ni alors.

Car tu es bien vivant et bien réel,
Tu entends comme d’ici je t’appelle.

Et la porte que tu as entrebâillée,
Je n’ai pas la force de la claquer.

Anna Akhmatova
26 novembre 1945

Pieds: 10 (11 pour le 11ème vers)
(original: 8 (9 pour le 5ème et le 8ème vers)
Vers: xx / yy / zz …


Как у облака на краю, littéralement comme au bord d’un nuage: je suivais d’abord le doigt et voyais le nuage. Mais au bord d’un nuage, il y a une éclaircie… en attendant d’écrire un livre de sagesse et de développement personnel, je glisse cela au premier vers.

Les pieds des vers 7 et 8 chaussaient tellement parfaitement du 10 que j’ai voulu m’en servir comme point de référence. Au final, j’aurais plutôt dû en faire l’exception (comme Akhmatova au vers 5 et 8), et viser une pointure en-dessous (9). Pour un prochain essai…


Je profite de notre séjour à Varazze pour accompagner Cinque de dessins italiens.

Et d’ailleurs, pourquoi un titre en italien pour ce cycle de poèmes ? Parce que Пять (Pyat) aurait sonné plat et plump (lourdaud, en allemand) ? En hommage à leurs déambulations dans la Venise du nord, le long de palais baroques conçus par Rastrelli, et passant probablement par la Rue Italyanskaïa ?

Akhmatova 24 – Encore un toast !

Еще тост

За веру твою ! И за верность мою !
За то, что с тобою мы в этом краю !
Пускай навсегда заколдованы мы,
Но не было в мире прекрасней зимы,
И не было в небе узорней крестов,
Воздушней цепочек, длиннее мостов…
За то, что все плыло, беззвучно скользя.
За то, что нам видеть друг друга нельзя,
За все, что мне снитьсяущу и теперь,
Хоть прочно туда заколочена дверь.

Encore un toast

À ta foi sans faille ! Et à ma fidélité !
À nos deux chemins, qui vinrent ici se croiser !
Faites que pour toujours le sortilège opère…
Mais on ne vit plus, de ce jour, si bel hiver,
On ne vit plus au ciel de croix plus ciselées,
De chaînes si légères, de pont plus élancés…
Buvons à ce que tout voguait, glissait sans bruit,
À ce que se revoir ne nous est pas permis.
Et à tout ce dont je rêve encore à présent,
Bien que la porte soit fermée solidement.

1963

Pieds: 12 (12 et demi au vers 6…)
(original: 11)
Vers: xx/yy


Ce poème fut l’occasion de réviser les subtiles nuances de l’aspect des verbes, en l’occurrence après le mot нельзя: techniquement, le se voir du vers 8 est impossible, et non interdit. Pratiquement, l’impossibilité découle ici d’une interdiction morale dues aux pressions de l’époque (remises au goût du jour). Permis, cela adouci le côté bureaucratique de l’interdiction et surtout, cela m’arrange pour la rime…

Encore un toast conclut Le Trèfle de Moscou (Трилистник московский), après Presque dans l’album (Почти в альбом) et Sans titre (Без названия). Honte à moi, mais je vient seulement de saisir: trois feuilles, trois poèmes…


J’utilise ce dessin, fait d’une traite à la main gauche, comme « lorem ipsum iconographique » en préparant mes articles. Pour une fois, il ne disparaîtra pas au final !
Comme il s’agit de faux latin, je me permets ici d’ajouter un h: lorem hipsum… c’est en tout cas un type qui n’a pas su écouter la propagande (ou qui esquisse son geste de refus un peu tard).

Akhmatova 23 – Presque dans l’album

Почти в альбом

Услышишь гром и вспомнишь обо мне,
Подумаешь: она грозы желала…
Полоска неба будет твердо-алой,
А сердце будет как тогда – в огне.
Случится это в тот московский день,
Когда я город навсегда покину
И устремлюсь к желанному притину,
Свою меж вас еще оставив тень.

Presque dans l’album

Au son du tonnerre tu penseras à moi,
Tu te diras: et elle qui désirait l’orage…
Une bande écarlate luira sous les nuages,
Et ton cœur s’enflammera tout comme autrefois.
Car oui, il arrivera ce jour à Moscou,
Ce jour qui me verra quitter la ville à jamais
Pour filer vers l’apothéose dont je rêvais,
En ne laissant plus que mon ombre parmi vous.

Anna Akhmatova,
<1961>

Pieds: 12/13/13/12
(original: 10/11/11/10)
Vers: xyyx


Autoportrait d’un reflet dans la fenêtre du balcon, à Varazze… bizarrement, j’ai pris les traits de notre logeuse.
Sur la table, des galettes: 200 g de mozzarella râpée, 200 g de cottage cheese (ou ricotta), 2 œufs, sel, beaucoup d’ail en poudre. Tout mélanger, former 12 tas sur une plaque, enfourner pour 20 minutes à 200°.

Akhmatova 22 – Année 1940


В сороковом году

Когда погребают эпоху,
Надгробный псалом не звучит,
Крапиве, чертополоху
Украсить ее предстоит.
И только могильщики лихо
Работают. Дело не ждет!
И тихо, так, Господи, тихо,
Что слышно, как время идет.
А после она выплывает,
Как труп на весенней реке, –
Но матери сын не узнает,
И внук отвернется в тоске.
И клонятся головы ниже,
Как маятник, ходит луна.

Так вот – над погибшим Парижем
Такая теперь тишина.

Année 1940

Quand c’est une époque que l’on enterre,
Aucune oraison ne retentit,
C’est l’ortie et le chardon amer
Qui fleuriront la tombe où elle gît.
Et seuls s’échinent les fossoyeurs,
Vaillants. Car le devoir n’attend pas!
Lourd, si lourd est le silence, Seigneur,
Qu’on entend le temps avancer au pas.
Mais viendra le jour où, de la rivière,
Comme un noyé elle émergera,
Le fils ne reconnaîtra pas sa mère,
Le petit-fils se détournera.
La lune passe comme un balancier
Sur les têtes baissées des passants.
Car dans les rues de Paris sacrifié
Le silence est le maître à présent.

Anna Akhmatova
5 août 1940

Pieds: 10/9/9/10, 9/9/10/10 puis 10/9/10/9
(original: 9/8/8/9 puis 9/8/9/8)


Dilemme aux vers 5 et 8: casser les pieds ou renoncer à l’allitération seuls s’échinent les fossoyeurs ?
Pour rééquilibrer le pieds manquant du vers 5, le temps du vers 8 avance au pas, au lieu de marcher au pas: un peu moins d’esprit militaire, même si le Paris ville ouverte de 1940 n’en manquait sûrement pas.


Le dessin du jour: derniers rayons de soleil sur le Sex rouge et les rochers de la Marchande

Akhmatova 21 – Sans titre

Без названия

Среди морозной праздничной Москвы,
Где протекает наше расставанье
И где, наверное, прочтете вы
Прощальных песен первое изданье –
Немного удивленные глаза:
«Что? Что? Уже? Не может быть! » –
«Конечно!.. »
И святочного неба бирюза,
И все кругом блаженно и безгрешно…
Нет, так не расставался никогда
Никто ни с кем, и это нам награда
За подвиг наш.

Sans titre

Dans Moscou parée de glace pour les Fêtes,
Là où s’éternise notre séparation
Et là où, sans doute, vous lirez ces lettres,
Ces chansons d’adieu dans leur première édition-
Les yeux un peu étonnés, balbutiant:
«Quoi? Quoi? Déjà? C’est impossible!» – «Évidemment!.. »
Sous ce ciel de Noël turquoise et doré,
Tout, autour, respirant la joie et l’innocence…
Non, jamais personne ne s’est séparé
Sous de tels auspices, telle est la récompense
De nos exploits.

Anna Akhmatova,
12 décembre 1963. Moscou

Pieds: 11/12/11/12/…/4
(original: 10/11/10/11/…/4)
Vers: xyxy/zz/xyxy/a


Un poème où Noël est en toile de fond, il fallait le poser ici aujourd’hui. Pas de Moscou sous le givre, pas envie de voir d’affreux rubans orange et noir en guise de décorations: à la place, la vue sur la Tête Ronde, esquissée en vitesse cet après-midi.


Quand à cette traduction… je ne sais pas de qui elle se sépare, ni de quel exploit elle parle au dernier vers. Alors je flotte dans ce doux potage, où les « et » remplacent des verbes qui n’arriveront pas, et me raccroche à ce brave croûton briseur de rythme (exploit ou bravoure, mon choix n’est pas encore arrêté).

Et comme c’est Noël, voici en cadeau deux fins alternatives:

Dans pareil décor, la voilà la récompense
De notre bravoure.

Dans ces conditions, la voilà la récompense
Pour notre bravoure.

Akhmatova 20 – Du jour où une personne meurt

Когда человек умирает,
Изменяются его портреты.
По-другому глаза глядят, и губы
Улыбаются другой улыбкой.
Я заметила это, вернувшись
С похорон одного поэта.
И с тех пор проверяла часто,
И моя догадка подтвердилась.

Du jour où une personne meurt,
Ses portraits entament une métamorphose.
Son regard est changé et sur ses lèvres
Flotte un sourire qui n’est plus le même.
J’ai fait cette observation en rentrant
Des obsèques d’un ami poète.
Et j’ai, depuis, souvent pu vérifier
La véracité de ma déduction.

Anna Akhmatova,
21 mai 1940

Pieds: 9/11/10/10/10/9/10/10
(original: 9/10/11/10/10/9/9/10)
Vers libres


Fidèle à l’original, j’ai respecté l’enjambement des vers 3/4, des vers 5/6 tout en rajoutant un aux vers 7/8, pour une raison de pieds.
Akhmatova joue d’allitérations aux vers 3 et 4 (глаза/глядят et улыбаются/улыбкой).
Mes allitérations à moi se font enjambantes et se trouvent aux vers 5/6 (observation/obsèques) et aux vers 7/8 (vérifier/véracité).


Quel défunt poète évoque ici Akhmatova ?
Parmi les poètes décédés en ce début d’année 1940, il y a Vilis Plūdons, Isaac Babel, Mikhaïl Boulgakov (à qui Akhmatova à rendu visite dans les derniers mois de sa vie, bravant l’interdiction de séjourner à Moscou qui la frappait alors), mais je doute qu’elle soit allée à leur funérailles.

Elle était en revanche en 1921 aux funérailles d’Alexandre Blok, « tragique ténor de son époque » selon ses mots (трагический тенор эпохи). D’elle également, ces vers sur sa visite au poète.


Des traductions qui s’entassent par manque de dessins… surtout par manque de temps et d’Inspiration pour les-dits dessins: retour à des illustrations plus sommaires et spontanées, petit carnet, trois couleurs au fil des trajets et des cahots ferroviaires.

Akhmatova 19 – Maïakovsky en 1913

La série des poissons illustrants des poèmes et sur pause: il faudra attendre juillet pour de nouveaux dessins.
En attendant les traductions s’empilent, et j’entame une nouvelle série d’illustrations rapides, inspirées par des photos prises dans la ville (et qui me font penser de près ou de loin à Akhmatova).

Entre P&P 17 et Akhmatova 19, il manque le numéro 18: il s’agit du poème Le saule (Ива), qui me ferait presque pleurer, tant il me donne du fil à retordre.



Маяковский в 1913 году

Я тебя в твоей не знала славе,
Помню только бурный твой рассвет,
Но, быть может, я сегодня вправе
Вспомнить день тех отдаленных лет.
Как в стихах твоих крепчали звуки,
Новые роились голоса…
Не ленились молодые руки,
Грозные ты возводил леса.
Все, чего касался ты, казалось
Не таким, как было до тех пор,
То, что разрушал ты, – разрушалось,
В каждом слове бился приговор.
Одинок и часто недоволен,
С нетерпеньем (?) торопил судьбу,
Знал, что скоро выйдешь весел, волен

На свою великую борьбу.
И уже отзывный гул прилива
Слышался, когда ты нам читал,
Дождь косил свои глаза гневливо,
С городом ты в буйный спор вступал.
И еще не слышанное имя
Молнией влетело в душный зал,
Чтобы ныне, всей страной хранимо,
Зазвучать, как боевой сигнал.

Maïakovsky en 1913

Je ne te connaissais pas au temps de ta gloire,
Mais je me souviens de tes fougueux débuts,
Et peut-être suis-je quand même en droit ce soir
D’évoquer un jour de ce temps révolu.
Comme dans tes vers, les sons montaient crescendo,
Ce brouhaha fourmillait de voix nouvelles…
Toi, tu bâtissais de monstrueux échafauds
Et tes jeunes mains s’affairaient de plus belle.
Tout ce qui autrefois avait pu te toucher
Ne t’émouvait plus de la même façon,
Ce que tu avais assailli gisait brisé,
Chaque mot portait une condamnation.
Être solitaire et rarement satisfait,
Tu pressais le destin avec impatience
En sachant que bientôt, joyeux, tu t’en irais
Libre d’aller mener ton combat immense.
Et déjà c’était la marée qu’on entendait,
Le bruit du ressac, quand tu lisais pour nous,
La lune en colère avec ses yeux qui louchaient,
La ville sur qui s’abattait ton courroux.
Ton nom que personne encore ne connaissait
Vola soudain dans l’air lourd, tel un éclair,
Et aujourd’hui chéri par le peuple au complet
On l’entend résonner comme un cri de guerre.

Anna Akhmatova
3-10 mars 1940

Pieds: 12/11
(original: 10/9)
Vers croisés


J’ai choisi, une fois n’est pas coutume, d’ajouter deux pieds à l’original: mal m’en a pris, le résultat est passablement indigeste. Le pauvre Maïakovski méritait mieux que ça!


Maïakovski: son nom reste pour moi celui de ma rue, de ma station de métro. Voilà pourquoi il se retrouve illustré par des pavés disjoints.

Maïakovski, avant d’être le nom d’une rue, était l’auteur d’un livre en russe que grand-papa avait sorti d’une armoire: Любовь – это сердце всего.
L’amour – c’est le cœur de tout, ou Amour – au coeur de tout: libre à moi d’inventer le titre en français, vu qu’il n’est pas encore traduit. Il s’agit de la correspondance amoureuse du poète avec Lili Brik.
Je ne pouvais pas encore le lire à l’époque, mais il attend patiemment son heure dans ma bibliothèque: cette année sera-t-elle la bonne ?

P&P 17: pour ses beaux yeux (Cléopâtre)

Poisson-ange duc, kula kokaamas, 20 cm

Un poisson, un poème: épisode 17

Клеопатра

« Александрийские чертоги
Покрыла сладостная тень. »
Пушкин

Уже целовала Антония мертвые губы,
Уже на коленях пред Августом слезы лила…
И предали слуги. Грохочут победные трубы
Под римским орлом, и вечерняя стелется мгла.
И входит последний плененный ее красотою,
Высокий и статный, и шепчет в смятении он:
«Тебя – как рабыню… в триумфе пошлет пред собою…»
Но шеи лебяжьей все так же спокоен наклон.

А завтра детей закуют. О, как мало осталось
Ей дела на свете – еще с мужиком пошутить
И черную змейку, как будто прощальную жалость,
На смуглую грудь равнодушной рукой положить.

Cléopâtre

« Une ombre douce recouvrit
Le palais d’Alexandrie. »
Pouchkine

Déjà elle avait embrassé les lèvres mortes d’Antoine,
Déjà elle avait aux pieds d’Auguste versé ses pleurs…
Grondants sous l’aigle romain, les trompettes de la victoire,
La nuit qui tombe et elle, trahie par ses serviteurs.
Entre alors le dernier homme que sa beauté a ravi,
Grand et fort, il ne peut dans son trouble que murmurer:
 « Toi, comme une esclave… menée en triomphe devant lui… »
Mais le long cou de cygne reste calme et penché.

Demain ses enfants seront enchaînés. Oh, c’est tout le peu
Qu’il lui reste ici-bas – prendre avec l’homme un ton badin,
Et d’une main indifférente, comme un cadeau d’adieu,
Déposer un serpent noir sur le bronze de son sein.

Anna Akhmatova
7 février 1940

Pieds: 15/14/…/15/13//15/14/15/14
Vers croisés


Heureux hasard, le dernier poisson de la série est le poisson-ange royal (ou poisson-ange duc): parfait pour Cléopâtre.
Qui plus est, sa robe ne fait-elle pas penser aux traits de khôl, qui soulignaient les yeux de madame ? Khôl, dérivé de l’araméen khulā: bingo, c’est quasi le nom (kula) de notre poisson-ange (kokaamas) en divehi !


Akhmatova prend un peu de liberté sur la rime des vers 9 (осталось) et 11 (жалость): je m’en accorde une aux vers 1 (Antoine) et 3 (victoire).

P&P 16: foyer, fuyez! (J’ai caché mon coeur)

Poisson-clown des Maldives, dhivehi maagandumas, 9 cm

Un poisson, un poème: épisode 16

От тебя я сердце скрыла,
Словно бросила в Неву…
Прирученной и бескрылой
Я в дому твоем живу.
Только… ночью слышу скрипы.
Что там – – в сумраках чужих?
Шереметевские липы…
Перекличка домовых…
Осторожно подступает,
Как журчание воды,
К уху жарко приникает
Черный шепоток беды –
И бормочет, словно дело
Ей всю ночь возиться тут:
«Ты уюта захотела,
Знаешь, где он – твой уют?»

J’ai caché mon coeur loin de ta vue,
Comme jeté dans la Neva…
Apprivoisée, les ailes rompues,
J’habite maintenant chez toi.
Mais… la nuit j’entends des grincements.
Qu’y a-t-il dans l’obscurité?
Les tilleuls frémissants sous le vent…
L’appel de l’esprit du foyer…
Pareil au bruit de l’eau qui ruisselle,
Il s’approche à pas de voleur
Et vient me susurrer à l’oreille,
Le noir murmure du malheur –
Il grommèle comme s’il devait
Passer la nuit à chahuter:
 « C’est le confort que tu désirais,
Eh bien alors, l’as-tu trouvé? »

Anna Akhmatova
1936

Pieds: 9/8
(original: 8/7)
Vers croisés


Une foyer où l’on ne se sent plus en sécurité ? Mais c’est l’anémone des parents de Nemo!


Dans l’original, les tilleuls sont шереметевские, c’est à dire (du palais) de Cheremetiev: c’est qu’Anna Akhmatova a habité plus de trente ans.

Dans le rôle de l’esprit du foyer, vous aurez reconnu le domovoï.